Le Mont Darfer d'Ejiom Suel à lire sans modération.
En vente chez ediivre.com
Le petit nouveau "Au bout du compte"
né le 24 janvier 2011
chez edilivre.com
Je ne vois que leurs silhouettes qui s’éloignent
d’une lente démarche qui détonne avec la vivacité solaire
pansu d’une carrure imposante il boite de la jambe droite
son dos voûté pesant prenant appui sur sa main droite
qui transfère le poids sur sa canne qui tremble
le bégaiement de ses pas son pardessus gris défraîchi
s’apparentent aux HLM qui vont dans la même direction
que lui
à ses côtés un petit chien sans ressources
qu’il retient avec une longue laisse vieillie
avance péniblement
à la même vitesse que son maître
il boite de la patte gauche
ses pas allant bégayant sur la chaussée
mon regard claudiquant
de ce couple uni dans le même silence
la même faiblesse le même abandon
ne peut plus se détacher
finalement en tournant le coin au bout du trottoir
ils ont laissé à leur solitude à leur vide
mes yeux
© Marie Cholette, le 9 mai 2011. Tous droits réservés.
Rivière Olomane si sauvage si grande si fière
couverte de peinture ocre
telle un cheval ruant de l’ensemble de tes rapides
afin de faire tomber dessus ton dos
toi mon indocile
les canotiers imprudents
qui t’ont enfourchée
sans te connaître suffisamment
Rivière Olomane tant de tes écosystèmes
réduits à n’être que de faibles échos
de la truite mouchetée qui sautait abondante
au-dessus de tes eaux
telle des arcs-en-ciel poissonneux
réduits à n’être que de faibles échos des plongeons
de leurs trémolos leurs plaintes leurs ioulements et
ululements
tu as été victime d’un détournement de rivière
ma Olomane aux yeux bleus
enlevée des bras de la nature
ta forêt boréale qui te bordait chaque nuit
après que l’ensemble de ses épinettes noires
de ses pins gris t’aient saluée en enlevant de dessus
leur tête leur capeline d’oiseaux
composée d’autant de fils aériens reliant entre eux mésanges à
tête brune et parulines à tête cendrée
bruants des marais pics maculés et quiscales rouilleux
viréos à tête bleue et viréos de Philadelphie
ne peut plus à plusieurs endroits
victime de déforestation
venir te dire bonne nuit
sans le savoir ta forêt boréale
coupée jusqu’au tronc
libère du sol qui la nourrissait
tel un placenta un fœtus
ce mercure empoisonneur de touladis
de truites de saumons d’ombles de fontaine
et d’ombles chevalier
barrages hydroélectriques
qu’avez-vous à répondre
si ce n’est par un mur
à l’ultime remontée des saumons
en leurs frayères
afin de se reproduire au pays même de leur naissance
et d’y mourir
qu’avez-vous à répondre
à la forêt privée de son panache d’arbres
aux orignaux aux caribous empanachés
et à l’étendue de leurs ravages ravagés
qu’avez-vous à répondre à Boréal aux Esprits
s’ils n’ont plus de forêts sur qui régner
qu’avez-vous à répondre à la gente ailée
si elle n’a plus d’endroit pour se poser
plus de nids pour nidifier
plus de maisons pour ses nichées
plus de pays et dépaysée
qu’avez-vous à répondre aux ruades des rapides de la Olomane
qui se refusait à être harnachée
qu’avez-vous à répondre aux communautés innues
qui sans cesse s’y abreuvaient de sacré
© Marie Cholette, le 26 avril 2011. Tous droits réservés.
Peuples d’hier d’aujourd’hui et de demain
entassés dans les marges invisibles de l’Histoire
humiliés arrachés en vos racines
dans l’ensemble de leurs ramifications
dont les rameaux ont été coupés
lors des tueries en masse de chacune de vos naissances bourgeonnantes
tels un ciel condamné à avoir ses planètes tranchées à la jugulaire
tels des oiseaux sans ailes condamnés à marcher sans fin
je suis génocidée en chacun de vous
peuples génocidaires au tranchant aiguisé
peuples génocidés génocidaires à leur tour
je suis avec vous victime et bourreau
je suis femme stérilisée par vous et stérilisant à son tour
et avec le peu de matériaux épars qu’il reste de moi
je me sculpte me relève et me mets debout
je retranche de mon corps de mon esprit tels un ensemble de statues
les aspérités de l’impunité du silence de l’indifférence
sans en voir en bon statuaire qui achève son travail
l’aboutissement
peuples dont les repousses apparaissent lentement
à la surface de la terre
comme après un incendie de forêt
peuples à vol de terre qui lentement l’un après l’autre
commencez une reconnaissance de ce vous êtes
à vol d’oiseau
je nais à chaque épisode de vos renaissances
© Marie Cholette, le 8 avril 2011. Tous droits réservés.
Peuples j’ai vu en vos gestes déployés comme voilure
des corps prendre la parole des corps danser faseiller
telle une foule amarrée qui a brisé les filins d’acier qui la retenaient
au port
vos voiliers se pressent les uns contre les autres jouent à
saute-mouton avec les vagues
vos gestes et vos mouvements enfouis si longtemps dans le cimetière
de vos vies rêvées
vous les sortez l’un après l’autre de leurs tombes
seule l’espérance aura empêché qu’ils ne meurent faute de bras de mains
de têtes de jambes à habiter
soudain vos corps s’emparent comme s’ils les volaient
des mouvements retirés des boules à mites des garde-mouvements
des gestes des garde-gestes que des gardes du corps retenaient sous scellés
une fortune de chorégraphies s’accumulait à l’écart de votre esclavage forcé
les danses se pliaient malgré elles aux ordres des grands
regrettant de ne pouvoir s’afficher colorées aux bras des simples gens
des foules des foules innombrables de danses ont rejoint maintenant
la compagnie corporelle des exaltés des rues
des milliers des milliers de bouches réapprennent à se servir
des mots s’enfargent dans les phrases courent et tombent entre leurs bras
la joie ressort des tubes pressés du langage comme couleurs à verser
sur des toiles immenses
la joie sans retenue s’étend sur le tableau sans cadre du jour
la joie explose de sa batterie de feux d’artifice
posés sur les rebords de la nuit
les étoiles sont là pressées les unes contre les autres
je ne les reconnais plus mêlées à la multitude
le ciel à la terre s’est substitué le temps de la fête
et moi à vos foules en liesse j’accours
© Marie Cholette, le 3 mars 2011. Tous droits réservés.
À bout portant je te vise d’amour en plein cœur car je suis la tireuse à gages de ta présence
loin de tomber vers l’arrière sur le sol je te vois vivre par surcroît et grandir en moi-même au sommet du jour et de la
nuit palpiter la joie d’ailes entrouvertes dans le creux du nid de mon épaule
le soleil a soufflé les chandelles arc-en-ciel de ton anniversaire en son couchant
dont nos regards enfantins se délectent autour de la table bien mise
à bout portant je tire je t’aime je tire et je t’aime sans ne jamais rater ma cible et tous ces je que tu as été jadis
s’évanouissent de bonheur en mes bras ouverts se profilent les uns à côté des autres
de ton enfance jusqu’à maintenant
tous les humains sont là entre mes bras
à perte de vue je te vois à perte d’ouïe je t’écoute à perte de mots je te parle à perte de toucher je te fais
râler jusqu’à l’extase à perte d’odorat je te respire en tes travées de blé en ces champs de ton cou où à te ramasser
à chacune de tes fleurs sauvages je perds haleine
de l’héliotrope de la marguerite du pissenlit du muguet printanier à l’orée de ta langue vers lequel je me penche doucement
pour ne pas blesser leur blancheur la fragilité de leurs corolles
mon amour tu ne finiras jamais
toi qui rassemble en ton être les enfants les hommes et les femmes de la terre
je te mets à vie à chaque seconde qui passe
les bourrasques de l’instant prennent en vent dans l’éternité fluviale de nos chevelures envolées
je te cours sur toute ta longueur corporelle et ta main se referme sur moi afin que je m’y repose un peu
je n’aurai jamais le temps de parcourir l’ensemble de tes systèmes solaires
tous tes continents tes mers tes océans et ton fleuve Saint-Laurent
je me baigne en tes eaux lumineuses je clapote avec toi au bord des berges
je me brise avec toi nos embruns nos écumes emmêlés
sur les sables offerts et nus
je rassemble les peines humaines aux pieds mouillés au bord de mon amour
les enveloppe d’une couverture
après les avoir secourues à l’aide d’une vedette rapide et légère
telles des réfugiés en des barques d’infortune
avant qu’ils ne se perdent dans les flots
et les yeux clos les prends contre mon corps
sans ne jamais interrompre mon étreinte
je manifeste avec toi à bout portant de tendresse je manifeste avec toi à foules immenses
je manifeste avec toi de mille chants de mille voix main à main reliés
en ces lieux mon amour marqués dans nos cœurs d’une empreinte indélébile
là où les premières allumettes de la liberté en craquant sur la dureté du sol se sont enflammées et s’enflammeront dans les temps à venir
© Marie Cholette, le 18 février 2011. Tous droits réservés.
A ciel joie
Avant de geler lors de la blanche saison les érables entonnent le chant du vitrail or frappé par la lumière le chant du vitrail rouge frappé par un coucher de soleil orgiaque qui s’en donne à ciel joie lors de l’étalement sur la table dressée de la fin du jour de ses pinceaux de ses palettes de couleurs
les érables en chœur font résonner les verts les oranges les jaunes les bruns et les rouges tels des gongs tous ensemble la même note tenue les couleurs tiennent la plus haute note vive au sommet de leur vibrance et dans ces tintements de vitraux ces prismes vivants ces aurores boréales épanouies en pleine nuit
nos regards mon amour souvent évanouis nos sens mon amour visage blême les jambes tremblantes
maintenant c’est moi qui t’envisage dans ton automne qui me parle encore davantage je te contemple comme je n’ai jamais rien contemplé et chacune de tes années s’offre à moi visible sur ta peau dans tes yeux dans ce silence serein que tu as réussi tel un sculpteur à dégager de blocs informes de souffrance de passages amicaux et amoureux tels des mouvements de symphonies qui se sont inscrits sur les partitions de tes veines noueuses de ton enfance dont tu as su sauvegardé les moments forts et qui te reviennent dressés comme des bastingages au-devant de toi lorsque tu pourrais perdre pied
je t’ai vu ramasser et coller sur tes branches en jetant des coups d’œil rapides autour de toi dans l’espoir de passer inaperçu de tes feuilles d’enfance et d’adolescence tu en as joué les couleurs jusqu’à ce qu’une centaine de mésanges vienne s’installer sur toi pour former un dortoir à l’orée de la nuit blotties les unes contre les autres
et je suis une de ces mésanges de ta vie une de ces hirondelles des sables que tu as collectionnées du regard à l’envie tout comme une des oies blanches qui continuent à avancer de la puissance de leur étrave dans les eaux du ciel à pleine volée en faisant entendre et résonner les cloches joyeuses de leurs jappements répétés
une de ces oies blanches je resterai auprès de toi vaste comme des ciels à des ciels attachés
libre d’aller et de venir
libre de t’aimer là et ici
outre-tombe et outre-vie
© Marie Cholette, le 13 février 2011. Tous droits réservés.
Une vague m'échoue sur les battures du présent le jusant
me retire en mon enfance près du filet à rapiécer de mes
souvenirs loin de moi s'entretient la foule du couchant la
lune ronde se cogne aux murs étroits du soir aveugle elle m'a
effleurée dans l'immense solitude
j'en reste tremblante dans l'oubli des marées
là je crois est mon éternité
© Tiré du recueil de poèmes de Marie Cholette intitulé « Chorégraphies ». Québec,
Les éditions Au long cours, collection Poésie, 1989, p. 79. ISBN 2-9800664-1-9.
Je n’ai jamais rien su du vent à
part sa force l’éclatement des brisants la fuyance du nom sa dérive sur le fleuve du regard et de la main la déroute de l’œil et du geste
Le corps se stylise au bord de la grande marée sur le peu de sable de l’estran qui lui reste
une statue devant l'emportement des eaux
Sur cette portée verticale des notes liquides des notes d’écume au passage s’accrochent des blanches des croches des noires des doubles-croches
Oh corps désaccordé piano maritime béluga agonisant abandonné à l’écart du souffle puissant du fleuve la furie de la mer joue l’éternité et les cymbales les timbales du nordet à rendre folle
L’angoisse on dirait suspendue au tangage de l’air face au regard fixe du temps et le souffle se cherche une issue jusqu’aux lèvres le vent comprime le visage
L’étouffement bleu guette comme une légère étoffe secouée garrottée au cou de la statue et plus loin un empan de mouettes virevolte
© Tiré du recueil de poèmes de Marie Cholette intitulé « Chorégraphies ». Québec, les éditions Au long cours, collection Poésie, 1989, p. 75. Tous droits réservés. ISBN 2-9800664-1-9.
À Knokke, en Belgique, la sculpture de Jean-Michel Folon, « La mer, ce grand sculpteur »,
1997.
Derniers Comme en terre